Rencontre avec Jeff Sutherland, le fondateur de Scrum

À l’occasion de la première rencontre organisée lundi 3 décembre 2012 par l’association Agile .Net dans les locaux de Microsoft, j’ai eu la chance de rencontrer pour la première fois Jeff Sutherland, le fondateur de la méthodologie Scrum. L’occasion pour lui de faire le point sur la situation de Scrum dans le monde et plus particulièrement aux États-Unis. Qu’a-t-il dit ? Compte-rendu.

L’association Agile .Net France

Émanation de développeurs utilisant les technologies .Net de Microsoft, l’association Agile .Net France a pour but de donner un visage à l’agilité en environnement Microsoft. Les sponsors de cette association sont bien entendu Microsoft, mais aussi Axones, Cellenza, Dcube et Ineat conseil. Hormis Microsoft, ce sont toutes des sociétés de services qui proposent des prestations autour de l’agilité.

Cette première rencontre a eu lieu dans les locaux de Microsoft, dont je connaissais déjà le salon privé VIP au dernier étage, dans la grande salle de conférence en mesure d’accueillir les 250 invités à cet événement. L’accueil et les locaux sont à la mesure de ce que l’on pourrait attendre d’une société comme Microsoft.

Il est important de noter que Microsoft est en train (enfin !) de se métamorphoser en une société « à la mode ». Initialement installé aux Ulis, aux fins fonds de l’Île-de-France, le siège social de Microsoft France a déménagé à Issy-les-Moulineaux, en bordure du périphérique et de la Seine, et à ce titre est aussi visible que la tour TF1 qui se trouve de l’autre côté de la Seine.

Depuis l’arrivée de Windows 8, Microsoft sponsorise et organise de nombreux événements pour redorer son blason et donner une image moderne à cette société qui jusque-là avait une image de société monolithique incapable de faire évoluer ses logiciels restés bloqués à Windows XP, Internet Explorer 6 et Microsoft Office 2003 pour les plus chanceux.

La commercialisation de Windows 8 est un vrai challenge pour Microsoft tant cette version tranche par rapport aux versions précédentes : on ne pourra dire que la société n’essaye pas de se moderniser. D’ailleurs, le rythme des nouvelles versions va s’accélérer. À peine Windows 8 sorti, voilà Windows 9, nom de code « Blue », qui est annoncé pour l’année prochaine. Une vraie révolution qui laisserait à penser que Microsoft est passé à l’agilité.

L’offre Agile dans les outils de développement Microsoft

C’est en tout cas ce que l’on nous confirme. L’équipe de développement de Visual Studio, le logiciel de développement d’applications de Microsoft, travaille en agilité depuis le développement de la version 2008. Entre temps sont sorties les versions 2010 et 2012, soit une version tous les deux ans. Ce n’est pas vraiment un rythme compatible avec l’Agilité. Un vrai projet Agile comme le développement de Chrome ou Firefox met en production plusieurs versions par an (une version toutes les six semaines pour Chrome). Bref. Laissons-leur le bénéfice du doute.

Team Foundation Server, TFS pour les intimes, est l’équivalent de Hudson dans le monde Microsoft. Cette forge logicielle (merci Wikipedia d’enrichir mon vocabulaire, une forge désigne un système de gestion de développement collaboratif de logiciel) permet la gestion des sources, des builds, le suivi des éléments de travail, la planification, la gestion de projet et l’analyse des performances. C’est une extension très prisée des développeurs de Visual Studio, car elle fournit tous les outils dont a besoin un développeur au quotidien.

Depuis sa version 2012, TFS permet la gestion de projet en mode Agile. Elle intègre les écrans nécessaires pour travailler selon les méthodes Scrum et Kanban, et propose un écran de synthèse avec des carrés à la façon de Windows 8.

Étant plus habitué à GreenHoper dans Jira, je n’ai pas été ébahi, mais je trouve cet effort très louable car, côté outils, l’Agilité est globalement assez pauvre.

L’intervention de Jeff Sutherland

Une fois cette rapide présentation faite, Jeff Sutherland prend la parole sous les applaudissements d’une foule en délire (j’exagère peut-être un petit peu).

Qui est Jeff Sutherland ? C’est tout simplement lui qui a inventé « Scrum », avec Ken Schwaber, et qui en est le propriétaire. Il a été parmi les dix-sept experts à signer en 2001 le manifeste Agile, document fondateur de tous les concepts de l’agilité. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre une telle pointure !

Comme avec tous les grands noms de l’agilité, ce n’est pas avec lui que l’on va comprendre ce qu’est l’agilité. Son discours est accompagné de nombreux graphismes et exemples montrant à quel point l’agilité est répandue et à quel point il est bénéfique de travailler avec ces méthodes, chiffres à l’appui.

Je suis personnellement un peu hermétique à ce genre de démonstration car, finalement, on ne retient pas grand-chose, d’autant plus si l’on n’a pas pris de notes comme moi. Toutefois, j’ai retenu quelques messages forts que je vais tenter de rapporter le plus précisément possible.

Cela fait une dizaine d’années que l’agilité progresse lentement mais sûrement, mais il semblerait que nous vivions en 2012 un grand tournant. Gartner group, le Moodies du High Tech, a en effet démontré que l’agilité ne résolvait pas tous les problèmes, mais qu’il en résolvait trois fois plus que les méthodes traditionnelles. Pour preuve, si l’on s’appuie sur les grands projets développés aux États-Unis, 18 % des projets utilisant les méthodes traditionnelles sont un succès, ce qui veut dire que 82 % se terminent par un échec. Parmi les projets utilisant les méthodes agiles, le taux de succès passe à 48 %. Il reste certes 52 % de projets en échec, l’agilité n’est pas la cour aux miracles, mais c’est trois fois mieux que les performances des projets traditionnels. Gartner group préconise donc de réaliser tous les projets informatique sans exception en agilité, quels que soient leurs tailles, leur nature ou leur mode de facturation.

La résultante de cette préconisation, c’est que les offres d’emploi autour de l’agilité ont explosé en à peine six mois. En juin 2012, il y avait 20 000 offres. Aujourd’hui, en novembre 2012, ce sont plus de 420 000 offres qui sont proposées.

Et ce n’est pas un effet de mode. C’est plutôt une transformation drastique de la manière d’appréhender les projets informatiques. Autrefois, les projets s’étalaient sur de très nombreuses années. Aujourd’hui, les durées de projets se comptent en mois. En dix ans, la durée moyenne des projets est passée de quatre ans à six à dix mois.

Est-ce à dire que les projets d’aujourd’hui sont plus petits ? Absolument pas. C’est bien l’organisation Agile qui permet cela. L’intégration continue et les tests automatiques réduisent drastiquement le temps perdu à chasser les bugs en les identifiant au plus tôt. Les longues phases de recette et de pré-production d’antan aboutissent à un temps moyen de résolution des anomalies supérieur à 100 jours. (NDLR : mon projet actuel, bien qu’Agile a toujours ses phases de recette et de pré-production. Le temps moyen de résolution d’une anomalie est de 70 jours, ce qui est dans le peloton de tête des performances de résolution d’anomalies). Un projet rapide et efficace est un projet qui corrige ses anomalies le jour même de leur découverte. Un délai moyen de résolution inférieur à un jour est une garantie de succès, et il est possible en pratiquant les méthodes Agiles (NDLR : j’ai du mal à imaginer comment il est possible dans la vraie vie d’arriver à une telle performance, mais n’oublions pas que c’est un évangéliste qui s’exprime !).

Et de conclure que toutes les success story d’aujourd’hui n’ont pu voir le jour qu’avec l’agilité. Le public a un besoin permanent de nouveautés et de grande qualité ergonomique. L’espace concurrentiel ne laisse que peu de place à l’amateurisme et aux bugs. Nous ne sommes plus dans l’ère où l’on déployait un logiciel buggé qui était testé par des clients très tolérants. Au premier bug ou problème d’ergonomie, on passe chez le concurrent.

Cette leçon a visiblement bien été comprise par Microsoft, qui a décidé de radicalement modifier sa politique de mise à jour d’applications. Attendons-nous maintenant à des mises à jour majeures chaque année !

Est-ce que l’agilité, c’est nouveau ? Jeff en est-il le fondateur ? Pas vraiment.

Jeff a tout d’abord voulu rendre hommage à un Japonais, le grand-père de l’agilité. Malheureusement, je ne le connaissais pas et n’ayant pas pris note de son nom, j’espère qu’un de mes lecteurs qui aura participé à cette conférence pourra m’aider en ajoutant un commentaire à ce compte rendu.

Il est surtout revenu sur le cas Xerox et en particulier la petite équipe qui à elle seule a réussi à inventer en peu de temps le concept de l’ordinateur personnel, de la souris, de l’écran graphique à fenêtres et Ethernet. Comment si peu de gens ont-ils pu inventer des objets si géniaux que 50 ans après nous continuons à les utiliser quotidiennement ? Tout simplement parce qu’ils avaient une organisation Agile, même si ce terme n’existait pas encore à l’époque.

Voilà les messages principaux qu’a voulu transmettre Jeff Sutherland. S’en est suivi une séance de questions réponses.

Les questions réponses

Quels sont les freins à l’adoption de Scrum en France ? Est-il répandu ?

Il n’y a pas vraiment de frein culturel à son adoption. Les proportions doivent être les mêmes qu’aux États-Unis.

NDLR : je ne suis pas convaincu de sa réponse. Je pense au contraire qu’en France, il y a d’énormes freins culturels qui sont très difficiles à débloquer. Bien que la majorité des SI ont migré maintenant vers Windows 7, nombreux sont ceux qui sont encore bloqués à Windows XP. Le conservatisme est tenace. La perte de productivité qui en résulte n’est visiblement pas un problème. La hiérarchie est également une notion très ancrée dans les entreprises. Avoir une organisation plus aplatie est contraire à la culture française. L’absence de prise de risque par les banques françaises pour l’investissement dans les projets innovants est un autre frein. Tous ces éléments bloquent cette inéluctable mutation et fait que la France perd en compétitivité face au reste du monde.

Qui est le propriétaire de Scrum ? Y a-t-il des royalties à payer ou va-t-il y en avoir ?

Jeff confirme qu’il est le propriétaire de Scrum mais qu’il n’y a pas de royalties à payer et qu’il n’y en aura jamais. Scrum est Open source et laissé à la communauté qui a la liberté d’en faire ce qu’il veut. Il laisse la communauté agir et définir les évolutions de Scrum. C’est libre !

Les personnes qui ont participé à cette conférence sont invitées à m’aider à corriger les éventuelles inexactitudes dans mon article en écrivant un commentaire ci-après. Je me ferais un plaisir de vous répondre et corrigerais l’article en conséquence. N’ayant pas eu la présence d’esprit de prendre des notes et la barrière de la langue aidant, j’ai peut-être mal compris certains détails et les aurais rapporté avec quelques imprécisions.

Merci aux personnes qui ont organisé cette conférence et qui ont fait un excellent travail !

Franck Beulé
Coach Agile et Chef de projet, expert des technologies de l’Internet et en ergonomie du Web

  1. Thavonekham Vincent le 09.12.12 à 00:01

    Bonsoir, merci bien pour ce super Post.

    Petits feedbacks:
    1) TFS 2008 incluait déjà un template Agile
    http://www.microsoft.com/en-us/download/details.aspx?id=1913
    C’est seulement avec la version 2010 que cela devenait utilisable (avec des Items hiérarchiques et templates Agile + Scrum).

    La version TFS 2012 est bien plus axée sur l’Agilité, notamment Scrum et la simplicité d’utilisation par rapport à 2010.

    2) Concernant l’explosion de l’utilisation de l’agilité aux US, on peut mentionner le fait que cela soit utilisé/imposé dans l’Armée US

    A+

  2. William Huber le 09.12.12 à 00:01

    Bonjour Franck,

    Je prépare actuellement un mémoire sur les méthodes agiles dans le cadre de ma dernière année d’études.
    Je tenais à vous dire que votre blog est une excellente source documentaire pour moi, et qu’il m’est d’une grande aide.

    Merci pour la qualité de vos articles,
    W.

  3. franck le 09.12.12 à 00:01

    Merci pour ce gentil message. Si je peux vous aider…
    Je suis très friand des mémoires. Quand vous l’aurez terminé, pouvez-vous me l’envoyer ?

  4. William Huber le 09.12.12 à 00:01

    Bonjour Franck,

    Certainement, je vous envoie mon mémoire de suite, à l’adresse indiquée sur votre CV en ligne.
    Merci d’avance pour votre temps,
    W.

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