HTML5 : le nouvel argument commercial

Qui n’a pas encore entendu parler de HTML5 ? Il est difficile d’éviter ce sigle tant les journalistes en parlent et en reparlent. C’est surtout devenu un argument commercial décisif. Point de salut pour celui qui ne fait pas de HTML5. En revanche, rare sont ceux qui savent réellement ce que c’est. L’amalgame est de rigueur. Comment en est-on arrivé jusque là ? Qu’est ce que c’est exactement ? En quoi cela peut-il modifier notre vie ? Analyse.

Un peu d’histoire…

La dernière norme HTML, la version 4.01, a été validée le 24 décembre 1999, il y a plus de dix ans ! Ce qui représente trois générations en informatique. Depuis, plus rien. L’Internet est resté immobile pendant tout ce temps. La faute à Microsoft ou plutôt à l’absence de concurrence.

Fin des années 90, le leader de l’Internet s’appelait Netscape. Il était respectueux des normes du W3C, celles qui sont à l’origine de l’HTML. Microsoft ignorait Internet. Il souhaitait créer son propre réseau mondial propriétaire, concurrent de Compuserve et AOL. Il avait l’ambition de monnayer tous les accès à son réseau sur la base du débit consommé. Netscape avait basé ses techniques sur le réseau Internet, le même que celui qu’on connait aujourd’hui et dont l’accès est gratuit. Il a fait mouche auprès du grand public. Microsoft voyant sa stratégie mise à défaut décide d’abandonner son réseau privé, Microsoft Network, ou MSN, et se lance lui aussi sur Internet avec le logiciel Internet Explorer. Le sigle MSN sera alors utilisé pour tout autre chose (MSNBC, MSN Messenger, …). En mettant tout sa puissance financière sur la réalisation de ce logiciel, version après version, la popularité de Internet Explorer a grandi, jusqu’à la sortie de cette fameuse version 6, en octobre 2001, encore utilisée aujourd’hui dans certaines entreprises. Cette version a déclenché une réaction inattendue de la part de la société Netscape : l’abandon pur et simple de son navigateur.

Internet Explorer 6 est alors le seul logiciel pour naviguer sur Internet. Il n’y a plus de concurrence. Opera existait bien, mais n’a jamais percé. Il n’y a donc plus de raisons qu’Internet évolue. La norme reste figée. Microsoft arrête ses développements. Plus rien n’évolue.

Le code source de Netscape a été donné à la fondation Mozilla qui est partie de ces cendres pour sortir quelques années plus tard, le 9 novembre 2004, la première version de Firefox. Il faudra attendre 2006 pour que Microsoft s’inquiète de ce nouveau concurrent et se mette à nouveau à la course à l’innovation. Les développements d’Internet Explorer reprennent, la version 7 sort le 19 octobre 2006.

HTML atone, Flash prend le relai

Ce n’est pas parce qu’Internet n’évolue plus que les besoins des utilisateurs n’évoluent pas. Les accès plus rapides permettent l’arrivée de fonctions multimédias. C’est l’ère de la musique en ligne puis de la vidéo en ligne. Youtube et Dailymotion sont deux acteurs bien connus en la matière. L’HTML ne sait pas faire de musique ni de vidéo ? C’est Flash de Adobe qui prendra le relai. L’HTML ne sait pas faire d’animations graphiques ? Là encore, Flash prend le relai. Flash est aujourd’hui partout. La majorité des publicités animées, autrefois présentes sous forme de gif animées, sont aujourd’hui en Flash.

Mais Flash est une application propriétaire, disponible sous forme de plugin. Même s’il est déployé à plus de 95% sur les ordinateurs, il reste décrié par un certain nombre d’acteurs – Des puristes qui invoquent le fait que ce n’est pas un logiciel libre ni une norme reconnue, mais également des acteurs commerciaux qui voient d’un mauvais œil ce plugin combler les lacunes de l’HTML.

Steve Jobs, le président d’Apple, fait partie des plus grands détracteurs de Flash. Par voie de presse interposée, les noms d’oiseaux s’échangent à grands effets d’annonce d’arguments commerciaux justifiés ou non. Apple a inventé l’iPhone, un système entièrement propriétaire dont les applications sont contrôlées avant d’être autorisées à la vente. Flash pourrait causer de l’ombre à l’écosystème d’Apple. Steve Jobs interdit donc Flash sur son système, invoquant des problèmes de performances. Et le tour est joué.

Le résultat est que les sites Internet contenant des applications Flash ne fonctionnent pas sur iPhone et iPad aujourd’hui, ce qui est un vrai handicap. Il faut trouver une alternative.

HTML5, ou comment remplacer Flash

L’HTML n’a pas évolué depuis dix ans. Il y a bien XHTML qui est sorti entre temps, mais ce n’est ni plus ni moins qu’une réécriture technique de HTML 4 en XML, sans aucune nouveauté. Comme Flash est là pour compenser les lacunes de HTML, la définition de la norme HTML5 est facile à écrire. Elle doit contenir tout ce qui a fait le succès de Flash et qui manquait à l’HTML.

Les tags <audio> et <video> apparaissent pour remplacer les lecteurs audio et vidéo réputés en Flash. Le tag <canvas> permet de définir une zone graphique où le dessin, au point, en 2D ou en 3D, devient possible. Le langage JavaScript, autrefois moribond, est intégré à l’HTML5 et enrichi pour permettre d’interagir avec cette zone graphique. On y ajoute quelques fonctionnalités intéressantes en situation de mobilité, comme la géolocalisation. Ainsi que la possibilité d’avoir accès à une base de données en local, pour limiter les accès au serveur. Tous les ingrédients sont là pour faire la même chose que Flash, sans Flash.

La communauté du logiciel libre est friande de toutes ces nouveautés et complète le JavaScript de composants riches prêts à être utilisés. HTML5 est mûr pour remplacer Flash.

La course à la rapidité

Le 1er septembre 2008, Google sort Chrome, son navigateur Internet. La concurrence étant en place depuis de nombreuses années, il fallait trouver un moyen de se différencier. Google a choisi de mettre en avant les performances de son moteur JavaScript. C’est en effet à cause de la lenteur de ce langage sur Internet Explorer que le JavaScript n’a jamais vraiment percé. L’argument fait mouche. Les concurrents sortent tour à tour des mises à jour de leurs navigateurs avec un JavaScript toujours plus rapide : Apple Safari, Mozilla Firefox, Opera… Tous sauf Internet Explorer qui reste à sa version 8 et devient en septembre 2010, selon les journalistes de 01Net, un navigateur hors du coup. Sa présence nous arrange pourtant bien car elle permet de constater le chemin parcouru en deux ans. Les navigateurs concurrents sont aujourd’hui vingt fois plus rapides qu’Internet Explorer. Et cette rapidité est indispensable pour l’HTML5.

HTML5, l’argument commercial

Il faut maintenant vendre l’HTML5 au grand public qui n’est pas technophile. Les services commerciaux entrent alors en jeu.

Nous avons vu tout à l’heure que la technique d’Apple, c’est d’interdire purement et simplement l’utilisation de Flash dans ses propres systèmes et clamer haut et fort que Flash est obsolète. La comparaison est impossible. La technique n’est pas noble. Mais cela n’empêche pas l’iPhone et maintenant l’iPad de se vendre.

Google, qui n’a rien contre Flash et qui l’a d’ailleurs intégré dans ses systèmes Androïd, est plus fin. Il sort Chrome Experiments, un site qui contient des démos optimisées pour Chrome. Ce site sert depuis plus d’un an à démontrer la force du navigateur Chrome, son respect des normes, mais surtout ce que l’on peut faire avec l’HTML.

The Wilderness Downtown : la démonstration ultime

Google va encore plus loin et sort le 31 août 2010 le site The Wilderness Downtown. Cette démonstration est tout simplement magistrale et fonctionne bien entendu de préférence sur Chrome. Le site est en réalité compatible avec tous les navigateurs compatibles HTML5, c’est à dire tous sauf Internet Explorer 8.

La démonstration commence par vous demander de saisir une adresse. Choisissez de préférence une adresse de grande ville, car l’application va utiliser cette information pour rechercher sur Google Maps, Google Street View et Geoportail les photos relatives à cette adresse. Si vous n’avez pas d’inspiration, essayez « Pont d’Iena, Paris, France ».

En attendant que vous ayez fini de saisir votre adresse, des oiseaux volent dans le ciel. Les possibilités graphiques du tag <canvas> sont ainsi démontrées.

Une fois votre adresse saisie, l’application, très consommatrice en CPU, vous demande de quitter vos applications si cela est possible. L’animation commence alors sur un fond de musique du groupe Arcade Fire. Pour cela, le tag <audio> est utilisé.

Une fenêtre apparaît et affiche une vidéo de quelqu’un marchant dans la rue. Merci au tag <video>. Une autre fenêtre apparaît avec des oiseaux qui volent dans le ciel. La rapidité du JavaScript permet de faire plusieurs choses complexes en même temps sur deux fenêtres différentes.

L’animation continue avec de nouvelles fenêtres qui apparaissent montrant chacune des images de l’adresse que vous avez saisie, issues des sites précédemment mentionnés. La capacité d’aller chercher de l’information en temps réel sur plusieurs sites différents est ainsi démontrée.

Les images glissent, tournent sur elles-mêmes. Toutes les possibilités de l’HTML5 sur les images sont utilisées. Le plus bluffant reste le moment où votre adresse est montrée vue du ciel, tournoyant sur elle même tout en s’éloignant jusqu’à ce que l’on voit la ville entière.

Petite pause pour se remettre de ses esprits. Une carte de voeux vierge est à votre disposition. Vous pouvez taper du texte au clavier. Les lettres s’affichent joliment avec des effets calligraphiques. Vous pouvez également tracer des lignes avec votre souris. Elles se tracent également avec de jolis effets. Avec le tag <canvas>, vous pouvez aussi dessiner.

Vous avez fini de vous amuser ? Vous êtes prêts à reprendre ? L’animation repart… Des oiseaux venant du ciel viennent atterrir sur vos lignes fraîchement dessinées. Puis s’envolent sur les autres animations vidéo qui tournent en même temps. Les images de votre adresse apparaissent à nouveau, vues du sol et du ciel. Mais maintenant, c’est l’invasion. Une forêt d’arbres pousse instantanément. Vu du sol et vu du ciel, vous voyez les arbres pousser. On peut vraiment tout faire en HTML5, comme en Flash. Fin de la démonstration bluffante.

Et là, on se dit que le Web est bien terne aujourd’hui par rapport à ce que l’on pourrait y faire…

HTML5, l’amalgame…

Les services commerciaux vont continuer à vanter les mérites de l’HTML5 pendant encore bien longtemps. Mais attention à l’amalgame avec HTML 4. Beaucoup d’effets graphiques et d’animations sont possibles en HTML 4 et fonctionnement parfaitement avec de vieux navigateurs, y compris Internet Explorer 7. Tout n’est pas HTML5. Et rien qu’avec HTML 4, il est tout à fait possible de réaliser des sites qui ressemblent à s’y méprendre à une application Flash ou iPad. On peut par exemple afficher les résultats de recherche d’un catalogue en temps réel sans avoir à recharger la page. On peut naviguer dans ses résultats de recherche instantanément, là encore sans recharger la page. Ou consulter son panier, toujours sans recharger la page.

HTML5, à quand l’adoption ?

HTML5 ne pourra réellement être adopté par l’ensemble des sites Internet que lorsque tous les navigateurs le supporteront bien. Or Internet Explorer 8 ne supporte pas HTML5. Il faut attendre Internet Explorer 9, dont la version beta de test est sortie le 15 septembre 2010, soit disponible en version finale puis adoptée par la majorité des utilisateurs. Ce navigateur n’étant disponible que sur Windows 7, son adoption massive prendra entre trois et cinq ans.

D’ici là, Flash a encore de beaux jours devant lui. Mais surtout, les développeurs ont largement le temps de découvrir les possibilités du JavaScript en HTML 4, aujourd’hui très largement sous exploité, et pourtant disponible sur tous les navigateurs.

Cela n’empêche pas dès aujourd’hui, de voir fleurir de nouveaux services qui ne fonctionneront que sur certains navigateurs et qui exploiteront la valeur ajoutée apportée par l’HTML5.

Franck Beulé
Chef de projet Agile, expert des technologies de l’Internet et en ergonomie du Web

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